La lettre N°29 - DECEMBRE 2015 : CREON ET ANTIGONE

CREON ET ANTIGONE


La scène sur laquelle se déploient nos fonctions de cadres hiérarchiques a plus souvent à voir avec la tragédie antique qu’avec le théâtre comique !
Pour le directeur, pour le chef de service, les instants de légèreté, d’humour et de gaité, certes bien réels, rejoignent rapidement le registre du bon souvenir. A l’inverse, les moments de tension et de doutes, les incompréhensions, les situations de conflit, qui se dégradent parfois en agressivité haineuse, sont de celles qui laissent le plus de traces, même si elles ne sont pas les plus fréquentes.
Tragédie « antique » parce que nos fonctions nous entraînent parfois au cœur de contraintes, d’antagonismes, « d’apories » dont on ne parvient pas à sortir et qui peuvent devenir de profonds conflits de valeurs. 

Malgré l’interdit du roi Créon, Antigone enterre son frère, Polynice, au nom d’une raison sacrée – les morts ont droit aux rites funéraires attendus des dieux – qui dépasse, selon elle, la loi terrestre dont se prévaut Créon. Mais elle a transgressé : elle aussi doit mourir et il revient au roi, son oncle, de prononcer la sentence.

Antigone, figure mythique de la révolte et du sacrifice, accepte la mort pour rester fidèle à ses principes. Créon, identifié à l’intransigeance tyrannique de l’état, éteint tout sentiment, toute émotion pour accomplir ce qu’il considère relever de son devoir.

Ces extrêmes sont certes impensables dans nos fonctions de cadres ; mais moins rares sont ces multiples instants ou une exigence d’humanité nous conduirait à céder, à lâcher du lest sur un devoir de direction, d’autant que nos chartes et nos projets affichent tous en bonne place le respect de la dignité humaine comme vertu cardinale de nos organisations.

Sophocle et après lui Anouilh, puis, avec eux, les innombrables commentateurs du « tragique », nous ont habitués à devoir penser l’un ou l’autre : Créon ou Antigone, l’intransigeance froide de la Loi oula générosité supérieure que l’on doit à l’humain. Nous sommes imprégnés de ce dualisme irréductible qui consiste à devoir choisir une voie contre l’autre, le cri du rebelle contre le pouvoir de l’ordre, la grandeur de la dignité contre la sécheresse du décret ; les « valeurs » contre le « réalisme », en somme.
Certes, nous ne sommes pas spontanément enclins à trouver Créon sympathique ! Et pourtant il assume ici, dans toute sa rigueur, la responsabilité qui lui revient : la cohésion et la survie de la cité garantie par la Loi.
Inversement, comment résister à l’évidente supériorité morale d’Antigone, nous qui sommes en charge d’actions d’aide et de soutien aux plus fragiles ? Et pourtant… Existe-t-il un collectif possible fondé sur la seule passion de ses membres ?

… Et si nous devions, en fait, tenter de réconcilier ces extrêmes ? Garantir la règle et entendre les exceptions à la règle ; exiger la rigueur et accepter la souplesse, assumer la raison d’état et garder la passion de l’autre…
Et si, au fond, le dirigeant, le chef, le manager devait être à la fois Créon et Antigone ?
Il y a dans cette recherche, dans ce chemin, une des forces de nos métiers, singulièrement par les temps qui courrent… 

 

                                                              Bernard LEMAIGNAN
                                                              Directeur 

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