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SENS DU TRAVAIL, BONHEUR ET MOTIVATION :
philosophie du management
Conférence de Monsieur André COMTE-SPONVILLE DU 23/10/07
Introduction
André Comte SPONVILLE commence son discours par le postulat que le métier de manager est un métier difficile. Difficile parce que le but de tout manager est de faire travailler les autres, et que les autres ne veulent pas travailler. Tout travailleur préfèrerait être rentier, et ne cherche certainement pas le "travail pour le travail". Qui veut encore travailler quand il a gagné au loto ? A l’heure de la civilisation du loisir, de la loi Aubry c’est, aux dires des managers rencontrés par le professeur, encore plus vrai, et plus spécialement pour les jeunes : "les jeunes ne veulent plus travailler !"
On en vient alors au problème du management : Comment donner du sens au travail ?
Trois points sont abordés :
- Le sens du travail
- Bonheur et motivation
- Solidarité
Le sens du travail
Le Medef parle de valeur du travail en précisant que les jeunes accordent de moins en moins d’importance à la Valeur travail. Selon le professeur, le travail n’est pas une valeur, parce que le "propre d’une valeur morale est d’être sans repos ni cesse", et le propre d’une valeur morale "c’est de ne pas avoir de prix". Le travail n’est pas une valeur morale comme la générosité ou la justice, c’est un châtiment, du latin trepalium (instrument de torture), il est dit dans notre base sociétale que "Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front".
Il prend l’exemple du 1er mai : fête du travail, on cesse alors de travailler. S’il existait une fête de la justice, serait-on injuste pendant 24 H ?
Depuis les lois Aubry, le travail serait une "valeur en baisse". Mais de quelle valeur parle-t-on ? Pas de la valeur économique car le salaire est resté constant donc le coût du travail a augmenté. Ce serait donc une baisse de la valeur morale ? Mais, les jeunes ont raison : le travail, on l’a vu, n’est pas une valeur morale.
Attention donc à la situation professionnelle où on peut être amené à faire la morale à un salarié : c’est une situation d’échec.
Le travail n’est pas non plus une fin en soi. "A quoi bon être juste ?" est une mauvaise question - parce que la justice est une fin en soi – à la différence de la question "A quoi bon travailler ?" puisqu’il existe des réponses à cette question. L’Homme travaille pour accéder à autre chose, c’est un moyen en vue d’une autre fin pour avoir, par exemple, des relations sociales élargies, pour s’épanouir, avoir des loisirs…
Contrairement aux valeurs qui n’ont pas de prix, le travail se paye.
Attention à ne pas sacrifier ce qui n’a pas de prix (ou ce qui est une fin en soi comme l’amour de…) à ce qui n’est que très important (comme le travail).
Par conséquent, si le travail n’est ni une valeur, ni une fin en soi, il doit avoir un sens.
La notion de valeur est différente de la notion de sens. La valeur est intrinsèque, le sens est extrinsèque.
Le "sens" a trois définitions :
- sens en terme de sensation (les 5 sens),
- sens en terme de signification,
- sens en terme d’orientation,
et il faut ajouter qu’il n’est de sens que de l’autre.
Par exemple, on ne peut pas sentir notre odorat parce qu’il est inodore, on ne peut pas voir notre vue parce qu’elle est invisible, et on ne peut pas entendre notre ouïe parce qu’elle est inaudible.
De même, quand on est dans la ville de Lyon, on ne peut pas y aller. Le sens est toujours ailleurs, donc le sens du travail n’est pas au travail. Donc, le sens est toujours ailleurs, c’est pourquoi se trompe celui qui affirme avoir trouvé le sens de la vie. Il n’est arrivé qu’à une étape.
Où est cet autre sens ? Si le manager paye le salarié, le salarié va travailler, mais ce n’est pas pour autant qu’il travaille bien. Parce que le salaire est fixé par le marché, et que si le salarié n’est pas payé dans une entreprise, il ira travailler de la même manière dans une autre. La valeur ajoutée du manager se situe donc dans d’autres raisons que le salaire.
Bonheur et motivation
Ce qui nous meut est la recherche du bonheur. Cette chasse au bonheur commence tous les matins, et non pas que le week-end, donc le salarié travaille pour être heureux. Le bonheur est le motif de toutes les actions de l’Homme. Même le suicide est le dernier acte pour atteindre un bonheur furtif. Stendhal parle de "Chasse au Bonheur". Mais comment la rendre économiquement efficace ? Par la motivation ou son synonyme : le désir.
Selon le dictionnaire, la motivation est l’ensemble des motifs qui justifient une action et le motif est un but intellectuel. Or, le dictionnaire se trompe, il n’y a pas de but intellectuel car l’intelligence n’a jamais fait courir personne. En philosophie, la motivation c’est le désir.
ARISTOTE disait que "Le désir est l’unique force motrice". SPINOZA ajoutait que "Le désir est l’essence même de l’homme".
Si le désir est l’essence même de l’homme, un manager devient alors un professionnel du désir de l’autre.
Qu’est ce que le désir ?
Deux théories sont abordées par le professeur :
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Celle de PLATON : L’amour est désir et le désir est manque : on veut toujours ce que l’on n’a pas, et on est jamais heureux, puisqu’il y a toujours un désir. Par exemple, un chômeur désire travailler, mais une fois qu’il travaille, il désire des vacances, tout comme le salarié. Il n’y a donc pas de travail heureux.
Pour PLATON : Amour = désir = manque. Qu’on retire le manque, on retire alors le désir et l’amour s’éteint. On désire toujours ce qu’on n’a pas, c’est pourquoi le bonheur est manqué.
ShopenhAUer disait "Ainsi toute notre vie oscille comme un pendule de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui".
Cependant comme il existe des couples qui restent amoureux, il existe des travailleurs heureux, donc PLATON n’a pas toujours raison et on se réfère à SPINOZA.
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Celle de SPINOZA : Selon le philosophe, le désir est puissance : la puissance de jouir et la jouissance de la puissance. Le désir c’est avoir la puissance de jouir de ce que l’on a. L’amour est joie car aimer c’est se réjouir de (cause extérieure). PLATON confond la faim et l’appétit.
En terme de management, cela revient donc à dire que, selon PLATON, le salarié court après ce qui lui manque, et selon SPINOZA, le salarié court parce qu’il aime son métier. Le salarié travaille donc pour combler un manque, mais il ne faut pas s’arrêter là, il faut ajouter "une dose de puissance".
Solidarité
La solidarité c’est la régulation sociale de l’égoïsme. On ne donne pas pour donner (la générosité) mais pour recevoir. C’est l’exemple de l’assurance, des impôts.
Lorsque l’on va acheter une baguette chez le boulanger, l’intérêt de l’acheteur est d’avoir du pain, et l’intérêt de la boulangère est de le vendre. L'intérêt va alors toujours dans les deux sens. Il faut donc compter sur l’intérêt des clients, des salariés et des actionnaires, et les faire converger, il faut être égoïste mais ensemble.
Le désir est social, les Hommes désirent ensemble. Mais les salariés ne désirent pas tous la même chose. Le rôle du manager est donc de les faire courir dans le même sens. Il doit faire "converger les désirs". Le manager est, par conséquent, un professionnel de la solidarité, un professionnel du partage des intérêts. Le marché en lui-même crée des convergences d’intérêt, c’est "une machine à créer de la solidarité".
En management, ne pas compter sur la générosité des autres, mais sur leur solidarité.
Brigitte SAPALY
ARAFDES
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